Solveig Anspach : premier prix du Public pour Stormy Weather
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Créé
à l’occasion des 8es Rencontres, le prix du Public récompense
le meilleur film de la sélection. Décerné par un
jury composé de huit cinéphiles et présidé
par le critique de cinéma Jean-Jacques Bernard, ce prix est allé
à la réalisatrice franco-islandaise Solveig Anspach, pour
son film Stormy Weather, avec l’excellente Elodie Bouchez
dans le rôle principal. Fort remarquée pour son précédent
film Haut les cœurs, la cinéaste n’avait pu
être présente lors de la présentation en avant-première,
en octobre 2003. Mais Solveig Anspach a comblé le public par sa
venue le 16 janvier 2004 aux « 400 Coups ». Une occasion pour
elle de répondre aux nombreuses questions posées par son
film. Nous vous proposons là de larges extraits de ce débat.
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Animateur
du débat : Guy Reynaud
Transcription : Anne Lacour
Votre film comporte deux parties dont l’essentiel se déroule en
Islande. Quelle est votre lien avec ce pays ?
Solveig Anspach : Je suis née dans cette île, ma mère est islandaise ainsi que toute ma famille. J’y vais tous les étés chez mes grand parents. En 1993, au mois de janvier, il y a eu une éruption volcanique alors que j'étais à Paris. Ma mère est tout de suite allée voir, participer à l'évacuation. L'été suivant, j'y suis allée à mon tour : la moitié des maisons étaient sous la lave, donc on ne pouvait rien faire, et l'autre moitié était sous les cendres. Là, tout le monde s'y est mis avec des pelles, des brouettes, et on a déterré les maisons, le cimetière, et tout, pour que le village reprenne vie. Et c'est ce qu'il a fait. C'est ça mon lien avec l'Islande : j'y vais tout le temps.
En pré - générique, il y a cette séquence non figurative, accompagnée d’une bande son assez particulière. Que pouvez-vous en dire ?
S.A.
: Cette question est intéressante parce que cette partie du film n'a
pas été filmée comme le reste. Elle a été
tournée le jour où l'on a quitté l'île, le dernier
jour du tournage. On avait filmé avec notre caméra super seize,
la caméra normale que l'on a généralement utilisée
pour le reste du film, et Benoît Dervaux avait amené aussi une
petite caméra numérique, comme beaucoup d'entre vous en ont. Il
a donc, lui, filmé aussi avec cette petite caméra en la réglant
une image toutes les trois secondes. C'est en montant le film - le début
du film n'était pas encore écrit comme cela - que l'on est allé
rechercher ces images avec ma monteuse. On s'est dit que, peut-être, c'était
une manière un peu impressionniste de commencer le film, un peu comme
si Loa avait cela dans la tête, des images de son départ de cet
endroit qu'elle aime mais où elle a du mal à être, comme
elle a du mal à être partout. Quant au son, le son des vagues,
et plein de sons que l'on n’identifie pas nécessairement, avec
déjà quelques notes de musique, on s’est dit qu’il
pourrait être ce que Loa entend dans les moments où elle est très
très émue, où elle est tendue.
On a tourné la partie en hôpital psychiatrique en Belgique. C'est
un hôpital en fonctionnement, donc, avec la participation des thérapeutes,
etc. Quant à moi, j'y avais passé du temps avant, évidemment,
et j'ai vu que beaucoup de patients avaient des hallucinations visuelles ou
sonores. Il y a eu un moment, en tournant le film, où l'on s'est demandé
si l'on mettrait ou pas ces hallucinations, mais finalement, on a opté
pour ce son de mer qui revient dans la tête de Loa. Ainsi, cette partie
du film est tournée avec une autre caméra différente du
reste du film, et après on a transféré ces images vidéo
en images sur un support film. Ensuite le film a été monté,
on a travaillé sur les couleurs, avec quelqu'un qui s'appelle un étalonneur
(ce sont des gens qui travaillent dans les laboratoires de développement
du film), et on lui a dit : « bien, ce ton là, plus de bleu, plus
clair, plus de rouge, moins de vert, etc. » pour chaque plan, un peu comme
on fait un tableau, pour donner la progression des couleurs dans le film. On
avait l'idée de départ avec Benoît Dervaux, qui est le cadreur
lumière du film, de faire au début du film une lumière
assez réaliste, assez néon, assez moche, comme celle qu'il y a
souvent dans les hôpitaux, psychiatriques ou pas, une fois Loa arrivée
en Islande, on voulait donner l’impression que le temps s’était
arrêté : elle ne sait plus si c'est le jour ou la nuit, comme entre
chien et loup, lorsque ce n'est pas encore la nuit mais que les lumières
de la ville sont allumées. Et au tirage, à l'étalonnage,
on a encore baissé, on a encore assombrit les couleurs.
A propos du titre Stormy Weather, c'est un célèbre "Blues" américain. Comment l'idée vous en est-elle venue et quel est son rapport avec le film ?
S.A. : En fait, je trouvais que cela allait bien au film parce que cela a deux sens pour moi. Il y a d’abord le sens météorologique, la tempête qui oblige Cora à rester et à réfléchir, ce dont elle n'a pas tellement l'habitude car elle est toujours dans l'action, dans l'activité. Et puis il y a la tempête dans les crânes de ces deux femmes. Au départ, j'avais l'intention d'utiliser une des interprétations de Stormy, je crois que c'était d’Elton John, et, au montage, j'ai essayé, j'ai trouvé que cela n'allait pas avec le film, que c'était assez anecdotique, cela ne marchait pas bien. Donc j'ai fait appel à Alexandre Desplat, qui est le compositeur de la musique du film, et dont j'avais entendu la musique dans le film Sur mes lèvres d'Audiard. Je lui ai demandé de faire la musique du film. On a donc travaillé là-dessus. L'idée de la musique du film, qui m'est venue assez vite, c'était de montrer que Cora a du mal avec le silence, c'est à dire qu'elle veut absolument aider cette femme à parler, comme une espèce de défi, croyant que c'est le moyen de communication privilégié. Finalement, vers la fin du film, elle partage enfin un moment de silence avec elle. Je pense que quand on écrit de la musique, ou quand on en écoute, on est obligé d'être sensible au silence, sinon on n’entend rien de la musique. Puis, avec Alexandre, on s'est dit que tout au long du film, il fallait qu'il y ait peu de musique, et c'était seulement après ce moment de silence que l'on laisserait la musique vraiment se déployer. Cela a été l'idée de notre travail ensemble.
Quel est le point de départ du film ?
S.A.
: C'est un fait divers que j'avais vu à la télévision,
il y a très longtemps, avant que je ne réalise le film Hauts
les cœurs. Il racontait quelque chose d'assez proche en fait : une
femme, avait été trouvée dans la rue à Paris. On
pensait que c'était une SDF, elle n'avait pas de papiers d'identité.
Puis, on a cru qu'elle était sourde et muette, et elle s’était
retrouvée dans un hôpital psychiatrique dans une banlieue de Paris.
Et là, on s'était rendu compte qu'elle n'était pas sourde
et muette mais qu’elle ne voulait pas parler. Aussi les thérapeutes
avaient-ils voulu retrouver sa famille pour la prévenir : "Voilà,
votre mère, votre sœur, votre fille est là, il faut venir
la voir". Ils n'arrivaient pas à trouver qui elle était,
ni sa famille, ni rien. Ils étaient fascinés par cette femme qui
ne voulait plus parler et aussi qui les battait aux échecs régulièrement.
Finalement, le psychiatre a fait quelque chose d'assez étrange à
mon goût (mais bon ! dans ce corps de métier, il y a toutes sortes
de gens !) : il a amené cette femme à l’émission
« Perdu de vue ». Pendant cette émission, elle avait fait
des dessins très compliqués sur lesquels elle donnait des noms
aux choses. Le psychiatre avait montré ces dessins, parce qu'il pensait
qu'il y aurait des indices sur le lieu d'où elle venait. C'était
un château avec des vignes et du vin, des messes noires et des chats décapités,
etc. et tout était écrit en français : chat, chien, château,
etc. Elle signait ses dessins d'un prénom français.
Et après cette émission, il n'y a eu aucun coup de fil, ce qui
est assez étrange. Donc le psychiatre a réfléchi (j'ai,
de fait, rencontré ce psychiatre dont j'avais entendu parler) ; il s'est
dit que peut-être elle venait d'un pays francophone mais pas de France.
Ce qui l'a amené à faire une deuxième émission.
Et là, il y a eu des gens qui l'avaient vue quelque part ; et puis il
a été découvert qu'elle venait d'Angleterre, qu'elle ne
s'appelait pas du tout du nom dont elle avait signé ses dessins mais
d'un autre prénom, un prénom anglais ; qu'elle avait fait cela
avant, partir dans un autre pays ; qu'elle passait son temps à partir,
devenir quelqu'un d'autre, se retrouver dans un HP, etc. A la suite de cela,
j'ai rencontré le psychiatre, les thérapeutes, les assistantes
sociales, etc. et j’ai écrit une lettre à cette femme. Je
lui ai proposé qu'on fasse un documentaire sur son histoire. Elle m'a
répondu une lettre en anglais où elle me disait qu'elle ne préférait
pas. Alors voilà, j'ai arrêté. Je pensais que l'histoire
était sortie de ma tête, mais en fait non. Je pense qu'il y a des
raisons personnelles pour lesquelles on garde une histoire comme cela dans la
tête…
J'ai fait une école de cinéma, mais avant cela, je voulais entrer
à l'IDHEC. J'ai passé le concours quand j'ai eu mon bac et je
l'ai raté. Alors j'étais très inquiète car je me
disais que c'était la seule manière pour moi de faire des films,
ne connaissant personne dans ce milieu. Il y avait aussi le fait que je ne savais
pas très bien ce que je voulais raconter. Mais je savais que les films
que j'aimais c'était des films qui parlaient des relations entre les
gens, les affects et les sentiments. Donc, j'ai fait des études de philo
et de psycho. Là, j'ai fait des stages dans des hôpitaux de jour
et j'ai travaillé avec des enfants autistes. Ensuite j'ai passé
le concours de cette école de cinéma qui a remplacé l'IDHEC
(la FEMIS). J'ai aussi l'impression qu'il y a autre chose liée à
cette histoire : quand j'étais petite, j’allais dans une école
assez étrange qui s'appelait "Steiner" dont le principe était
d'intégrer des personnes "différentes". Ainsi dans ma
classe il y avait deux enfants psychotiques et un enfant trisomique. J’ai
passé une grande partie de ma vie avec eux. Après, j'ai fait beaucoup
de documentaires en sortant de l'école de cinéma, souvent avec
des gens qui étaient dans des situations difficiles, des pickpockets,
des braqueuses, des gens qui avaient plus ou moins fait de la prison, et j'avais
beaucoup de mal à trouver la bonne distance. Cela m'a pris des années
finalement. Pour moi, Stormy Weather, cela parle de cela, de comment aider quelqu'un,
comment trouver la bonne distance, comment se situer. Je ne suis pas toute puissante
mais je veux quand même arriver à faire quelque chose ; ce qui
parle de ce qu'on appelle "le contre-transfert" ; c'est ce que Cora
a fait. En fait, elle projette sur cette femme ; à travers une page blanche,
elle se projette elle-même. J'ai l'impression que moi, c'est quelque chose
comme cela que j'ai fait pendant des années en me disant que je filmais.
C'est à dire qu'une fois le film terminé, eh bien, Les personnes
filmées ne me quittait pas, elles étaient toujours chez moi, je
devenais leur grande sœur. Elles allaient en prison, j'allais les voir
en prison, je m'occupais de leur mobilier, je leur apportais des bouquins...
Enfin, petit à petit, plus je faisais des documentaires, plus il y avait
de gens comme cela, donc c'était moi qui payait ! Il fallait que cela
cesse parce que la maison n'était pas assez grande, entre autres problèmes...
C'était parfois, d'ailleurs, un tiers, souvent un homme, quelqu'un d'autre
qui arrivait et qui me disait :"Non mais attends ! ce n'est pas possible
que cela se passe ici, ce n'est pas possible !". Comme le médecin
qui secoue Cora, qui lui dit "stop!". Voilà, c'est une idée
qui vous parle, on ne sait pas très bien pourquoi, et puis cela résonne
par rapport à plein de choses de sa vie, de son inconscient...
Comment est né le personnage de Loa ?
S.A.
: Dans le documentaire, je vais vers les autres, j'écoute les gens, je
les filme. Dans la fiction, il s’agit plus d’introspection. En même
temps, le film est écrit à plusieurs. Les personnages n’émanent
pas que de moi, j'essaie seulement de faire le lien. Mais je crois qu'on trouve
cela dans toutes les fictions, quelles qu’elles soient. Je pense que le
réalisateur se pose chaque fois la question, quand il écrit le
scénario : "Est-ce que, moi, à la place de telle personne
je ferais cela ou pas ?" Et cela, pour chacun des personnages. On peut
être plus ou moins inspiré par les personnages et mélanger
plusieurs traits de caractères. Cela marche beaucoup à l’intuition…
Par exemple, pour le rôle de Loa, j’avais peur de ne pas trouver
la bonne personne. Je me disais : "C'est compliqué, car si je me
trompe là-dessus tout sera faux". Alors j'ai fait un casting en
Islande. Il y a très peu de gens en Islande, environ 270 000 habitants
dans tout le pays et 5 000 personnes dans l'île d'où je viens.
J'ai fait un casting assez large pour trouver Loa. J'ai cherché des femmes
entre 25 et 40 ans. J'ai vu presque toutes les comédiennes professionnelles
: il y en avait qui étaient vraiment très, très bien, mais
j'avais toujours l'impression quand même de voir des actrices qui font
semblant d'aller mal, qui font semblant d'être folles. Cela me déprimait
beaucoup. Je me disais : " Je ne vais peut-être pas y arriver, je
ne vais peut-être pas la trouver". Un jour, je prenais mon petit
déjeuner dans un café à Reykjavik, et j'ai vu entrer cette
femme là, Didda. Dès que je l'ai vue, j'ai eu une sorte d'appel
:"Si elle existait, même si je ne sais pas qui c'est, c'est elle,
Loa." Je n'arrêtais pas de la regarder, puis je suis allée
la voir, je me suis présentée et je lui ait demandé son
nom, ce qu'elle faisait dans la vie. Et, presque en tapant sur la table, elle
m'a dit : "Je suis poète". Cela m'a beaucoup impressionnée
qu'elle le revendique de manière si forte. Je lui ai demandé :"Est-ce
que vous pensez que vous pourriez passer des essais pour un film ? Est-ce que
cela vous intéresserait de jouer dans ce film ?". Elle m'a dit :
"Mais oui ! je peux même jouer intégralement nue !".
A l'époque et dans la version du scénario, il n'y avait pas de
scène de nu. Je lui ait donc dit :"Je veux absolument que vous gardiez
tous vos vêtements, il n'est pas question que vous vous déshabilliez
toutes les deux minutes !". Après, elle est venue aux essais ; à
l'époque, elle faisait la plonge dans un restaurant indien pour gagner
sa vie, et les essais étaient très durs, même pour des artistes
: il fallait apprendre un texte, il fallait s'énerver, pleurer, crier,
etc., et elle l'a fait les doigts dans le nez ! Voilà. Je ne lui ait
pas dit tout de suite qu'elle avait le rôle parce qu'il y avait aussi
une autre actrice, que je trouvais pas mal, et que la production aurait préférée
parce qu'elle était jolie. Alors je lui ait dit que j'allais réfléchir,
etc. Et puis, lorsque je suis rentrée à Paris, on s'est mis à
travailler sur le scénario. Il y avait cette scène en usine…
On se disait qu'il fallait qu'elle appelle Cora, peut-être qu'elle attente
à sa vie, mais on pensait à des choses banales, du déjà
vu plein de fois : se taper la tête contre les murs, prendre un couteau...
Puis on s'est dit qu'il valait mieux qu'elle se fasse mal avec ce qu'il y a
là, c'est à dire, avec la chambre des congelés. Ah, voilà
! Elle voulait du nu, elle allait être nue ! Ce qui était drôle
aussi, c'est que, comme elle n'avait jamais joué avant, elle avait toujours
besoin de vivre les choses en vrai pour les faire. Donc, pour ces scènes
où elle court nue, moi j'avais proposé de ne pas la filmer complètement
en pied, mais presque. A partir de là, il fallait lui procurer des chaussures
solides, parce que j'avais peur qu'elle glisse, qu'elle tombe. Et elle m'a dit
: "Non, non ! Tu peux me filmer en pied, de toutes façons si je
tombe je ferai avec, ce sera bien." Puis, dans la chambre des congelés,
il faisait quand même - 30° ; nous, on était congelés
! Ensuite, Benoît, le cadreur, a dit : " Mais attends ! C'est super
dangereux, elle peut en mourir !". Mais elle a voulu absolument le faire.
On lui a proposé de découper la scène de façon à
ce que quand on est sur elle, on puisse tourner ailleurs, c'est à dire
que, dans le plan large on ne verrait que ses pieds, elle pourrait être
habillée. Elle n'a pas voulu. Donc il y avait un médecin sur place
; entre chaque prise, on la trempait dans un bain chaud et le médecin
vérifiait que sa température remonte, etc. Cela, c'est le début
du film.
Et la fin, la dernière chose qu'on a tourné, c'était la
scène dans la forêt. Je lui ai expliqué ce que je voulais
et elle l'a fait sublimement bien dès la première prise. On en
a fait plein d'autres, mais on a gardé la première. Je lui ai
alors demandé : "Mais à quoi as-tu pensé ?".
Et elle m'a dit : "Cela fait trois semaines que je suis en Belgique, séparée
de mes deux garçons, donc j'ai crié en pensant à eux".
Et là, elle était devenue comédienne. Lorsque l’on
transfère, on cherche une émotion similaire à ce qui doit
se jouer. C'est intéressant, car cela, je pense qu'elle n'aurait pas
pu le faire sans Elodie qui l'a vraiment accueillie, qui était vraiment
à côté d'elle tout le temps, de sorte que le courant est
bien passé entre elles. Et puis Elodie était très généreuse
aussi dans sa manière d'être présente auprès d'elle.
On a beaucoup tourné de plans séquences, ce qui veut dire qu'on
tourne des longs moments, très compliqués à faire, parce
que il ne faut pas qu'il y ait de perche dans le champ, il faut qu'il y ait
le point, il faut que les deux comédiennes soient bonnes en même
temps... enfin, tout cela complique. Au début, par exemple, la scène
où Elodie rentre dans la maison et s'assoit à côté
d'elle, elle pleure et dit "je ne sais pas pourquoi je suis venue"...On
avait fait un plan séquence très beau et Didda avait eu un regard
caméra, mais juste une fraction de seconde, et Elodie était géniale
dans ce plan séquence ! Dans ce cas là, tout part à la
poubelle, forcément. Elodie n'a rien dit du tout, elle était triste,
c'est tout.
Ce dont on est content, c'est que Didda a eu le césar (l’EDDA en
islandais) de la meilleure actrice de l'année en Islande pour le rôle.
C'était tout un événement... Comme Didda est quelqu'un
d'assez marginal et qu'elle a été pas mal méprisée
dans la vie, elle a eu une sorte de revanche.
Didda continue-t-elle à écrire ?
S.A. : Oui ; mais ce n'est pas encore traduit. Elle écrit aussi des chansons, toutes sortes de choses. Elle a même écrit des chansons pour Björk parce qu'elle sont assez proches toutes les deux. Elle fait plein de choses ; elle peint ; elle lit un livre et, hop ! elle le traduit, mais de son propre chef. C'est un personnage. Elle disait que pour elle, interpréter le rôle de Loa, c'était comme écrire un poème sans mots. Elle disait aussi que faire ce film, c’était travailler tous ensemble et avoir un grand clavier de machine à écrire, c'est comme si chacun avait sa touche : il fallait la taper au bon moment avec la bonne force.
Quelle a été la part des frères Dardenne pour ce film ?
S.A.
: La part des Dardenne a été assez importante parce que on a eu
beaucoup de mal à trouver le financement pour le film. Les frères
Dardenne avaient vu un documentaire que j'avais fait, qui s'appelle Made
in USA. Ils avaient beaucoup aimé ce film qui avait été
à la charge du réalisateur. Et il s'est trouvé que la femme
d'un des frères, qui est professeur de photographie, a utilisé
ce film à l'université, dans ses cours avec ses élèves.
Donc ils connaissaient un peu mon travail. Ils ont eu vent du fait que je ne
trouvais pas suffisamment d'argent pour faire le film. C'était un moment
un peu critique, on avait déjà fait le tour de tout le monde.
Ils ont donc téléphoné à mon producteur, Patrick
Soberman, et ils lui ont dit : "Est-ce que tu peux nous envoyer le scénario
de Solveig, on voudrait le lire". Mais ce qui est vraiment bien, c'est
qu'il ont ajouté : « Ne le lui dis pas, comme cela si l'on ne l'aime
pas, ce n'est pas la peine qu'elle ait ce genre de souci supplémentaire
».
Ils ont lu le scénario et l'ont aimé. Ils m'ont appelée
et m'ont dit : "On voudrait coopérer pour le film". Déjà
je me sentais beaucoup moins seule, et, en plus, j'aime énormément
leur travail. Du coup, ils m'ont présenté Benoît Dervaux,
qui est le cadreur de leurs films, qui a cadré Le fils, Rosetta,
etc. et qui est venu avec son équipe - l'équipe des Dardenne,
en fait - au niveau de l'image, donc assistante caméra, électro,
etc. Ensuite on a parlé du scénario. On a eu un long dialogue
sur le scénario et d’ailleurs une scène a changé
après ma discussion avec eux sur le scénario. Ils ont vu des rushes.
Puis, dans la salle de montage, ils sont venus trois ou quatre fois et on a
parlé. Ce sont des gens extraordinaires qui ne sont pas des donneurs
de leçons du tout. Ils sont très humbles. Avec eux, c'est un vrai
dialogue, ils posent des questions :"Et pourquoi tu as mis ça là"
ou " Pourquoi est-ce que depuis trois mois, le raccord entre ces deux séquences
est toujours le même?" ; des choses comme cela. Très encourageants,
enfin, très solidaires du film.
Quelle est l'influence du travail du monteur sur votre vision du film ?
S.A.
: Le monteur n'enlève pas de séquences, c'est un travail que l'on
fait ensemble. C'est à dire que l'on se met à l'écart pendant
cinq mois dans une pièce, on enlève, on remet, on réfléchit,
etc. Et puis, la monteuse avec qui je travaille était à l'école
de cinéma avec moi, alors disons qu'on n'a plus besoin de se parler,
on se regarde et puis voilà ! Mais la vision du film, pour moi, c'est
quelque chose qui change tout le temps : parce qu'on travaille avec des gens,
avec de la matière vivante, et, quand on va sur le plateau le matin,
il y a tellement de choses qui se passent ! L'actrice a mal dormi, son mec l'a
quittée, n'importe quoi, et il faut faire avec tout cela quand on tourne,
et ne c'est pas comme on croit ; ce n'est pas mal, cela peut même être
très bien que ce ne soit pas comme on croit ou comme on croyait. Au début,
quand j'ai commencé à faire des films, j'étais très
raide là-dessus. Déjà quand quelqu'un me proposait une
idée, qu'elle était bonne, je me disais : "ce n'est pas moi
qui ai eu cette idée, c'est pourtant moi qui suis la réalisatrice,
qu'est-ce que je vais faire ? Je vais changer de métier ou je vire cette
personne ?" J'en étais catastrophée. Et puis, c'est la vieillesse
peut-être, je ne sais pas, petit à petit je me suis dit que c'est
tout l'inverse, en fait.
Si je choisis (enfin, ce n'était pas conscient comme je l'exprime maintenant,
cela s'est fait petit à petit) des techniciens pour faire mon film, ce
n'est pas seulement parce que ce sont de très bons techniciens, je pense,
mais parce que, humainement, ils sont riches, que ce film peut être aussi
leur film, et qu'ils peuvent amener un plus. Car un bon ingénieur du
son, il y en a des tonnes, mais un bon ingénieur du son qui s'intéresse
au film, qui va avoir des idées, maintenant, moi, je suis preneuse à
cent pour cent. Evidemment, je suis quand même la réalisatrice,
donc je trie, je dis oui, non etc. mais je fais toujours attention lorsque des
gens me proposent quelque chose, de ne pas les rembarrer. Parfois c'est difficile
de ne pas dire : "cela ne m'intéresse pas", car les gens risquent
de rentrer dans leur coquille. Mais c'est pareil avec les acteurs. Moi, j'aime
beaucoup que les acteurs proposent, qu’on cherche ensemble, qu'ils inventent
des choses. Je n'aime pas les acteurs passifs, à qui il faut tout donner.
Cela m'ennuie, il ne se passe rien sur le tournage, sauf le film et le scénario
; alors, autant filmer le scénario directement, c'est moins compliqué ! Vous voyez, j'aime bien qu'il se passe des choses. Parfois il se passe des
choses moins bien, et parfois des choses beaucoup mieux. Mais c'est vivant un
film.
Vous avez déjà réalisé un certain nombre de documentaires, notamment Made in USA que vous avez cité. Votre prochain travail, ce sera un documentaire ou une fiction ?
S.A. : Je dois participer a un projet qui regroupera des réalisateurs européens de différents pays. Chaque réalisateur tourne dans un pays qui n'est pas le sien sur le thème des frontières. Moi, j'ai choisi un scénario qui raconte l'histoire d'une adolescente enceinte à Cork, en Irlande où l'avortement est interdit. Dans l’histoire il y a aussi un bateau hollandais qui accoste, pour faire le planning familial. Enfin, c'est la première chose que j'ai trouvée, car pour l'histoire de l'adolescente en Irlande, je n’ai pas encore d’idée. Et après, je dois tourner un documentaire sur l'histoire d'un faussaire de tableaux, la plus grande affaire judiciaire islandaise.
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