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Jean-Luc
Godard :
La présence de Jean-Luc Godard aux premières Rencontres du cinéma
francophone en Beaujolais ou Films
d'un peu partout causant français, en 1996, pour une présentation
de Forever
Mozart,
était un grand événement. Son dialogue avec le
public n'aura laissé personne indifférent. |
Comment l'idée du film vous est-elle venue ?
Quelle en a été la genèse ?
- Eh bien, j'avoue que j'y pensais en venant ici, et je ne m'en souviens plus
très bien, sinon que ça a commencé il y a longtemps, plus longtemps que pour
aucun de mes autres films. J'ai essayé de me souvenir quand j'ai eu l'idée de
ce titre : For ever Mozart. C'est venu d'un projet que j'avais avec
l'éditeur de la musique du film, une société allemande, E C M Records, qui publie
Keith Jarret, Arvo Pärt, des musiciens comme ça. Je voulais faire un film sur
Mozart, à propos de Mozart, que j'avais déjà appelé For ever Mozart
dans ma tête. Et je ne me souviens plus très bien quel était le sujet ou l'histoire.
Je crois que c'était un Américain qui revenait en Allemagne dans une ville où
il avait été à l'époque. Ah oui, c'était à l'occasion de la célébration du débarquement
en Normandie. Il faisait un tour jusqu'à Stuttgart ou une ville comme ça. Il
voulait revoir l'endroit où il avait vécu quelque temps lorsque les Américains
occupaient cette partie de l'Allemagne. Et puis..., ça y est, je m'en souviens.
Il y avait une histoire, effectivement. Il retrouvait où il avait été. En fait,
voilà, où il avait été. Et puis on le démasquait, non on ne le démasquait pas,
mais en fait cet Américain qui revenait là, c'était l'Américain qui à Vienne
un jour d'ivresse en 1945 avait tué Anton Webern. Voilà. Je ne m'en souviens
plus très bien... Je voulais appeler ça For ever Mozart, car il était
reconnu par un critique à un moment donné pendant l'exécution d'une oeuvre de
Mozart. C'est comme ça qu'est venu le titre.
Après, ça ne s'est pas fait, bien sûr. Et puis je suis reparti sur autre chose
avec un ami, Paulo Branco, qui produit tous les films de Manoel de Oliveira.
Il m'a proposé de faire un film au Portugal avec, si possible, pas d'argent
du tout. Et je lui ai proposé de faire un film qui s'appellerait Le Retour de
Christophe Colomb. C'était il y a cinq ou six ans. Tout ce que je lui avais
dit, c'était : 'Ce sera simple. On voit un bateau qui arrive. On sent qu'il
y a des marchandises. Et puis après on installe un long travelling le long du
port, de peut-être trois ou quatre kilomètres'. Il a commencé à s'inquiéter
quand j'ai parlé d'un travelling de trois ou quatre kilomètres. Simplement,
ça s'appelait Le Retour de Colomb, et on voyait tout simplement des mains qui
posent tout ce qui est venu d'Amérique depuis Colomb jusqu'à aujourd'hui, aux
tee-shirts, aux MacDonalds. Il y avait aussi d'autres choses, des cadillacs...
Lorsqu'on a chiffré le film, c'était en dehors des possibilités de Paolo, et
donc on a pensé à autre chose. Et puis j'ai lu, j'avais lu à ce moment là, je
l'avais revu en librairie et donc j'en ai lu des bouts en français, un livre
de Fernando Pessoa qui s'appelle Le Livre de l'intranquillité. Je lui
ai dit : 'On va faire un film qui s'appellera Le Film de l'intranquillité
et qui décrira les actes principaux de la création cinématographique, les
actes fondateurs de la création cinématographique, pas un tournage de film.
Ce seront les actes principaux, les gestes principaux, comme on dit une chanson
de geste'. Et puis j'ai écrit quelque part là-dessus. Ça s'est appelé Le
Film de l'intranquillité. Il y avait toujours cette idée de Mozart qui
me trottait dans la tête. Et puis on a eu par miracle une avance sur recettes,
des trucs comme ça. Et puis en fait, le film que j'avais écrit ne faisait, plus
on le préparait (on commençait à le préparer vraiment tel que vous allez le
voir dans la troisième partie du film), ne faisait que vingt à vingt-cinq minutes
à mon avis pour être bien... Et donc j'ai laissé tomber. J'ai dit : ça ne va
pas. On a arrêté la préparation du film. On a tout reporté à un an après. On
n'avait pas encore engagé beaucoup de choses.
Et puis j'ai lu un article d'un écrivain, Philippe Sollers, qui était sur Marivaux,
dans Le Monde des livres. Dans cet article qui s'appelait Profond Marivaux,
où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d'un écrivain américain
que j'ai connu à l'époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag,
qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce
de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant
: 'Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du
Beckett là-bas. Il faut monter Marivaux'. Ça m'a donné l'idée de faire un film
qui s'appellerait Les Jeux de l'amour et du hasard à Sarajevo. Et je
suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j'habite
en Suisse Romande. Mais ils n'avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre
il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l'amour.
Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l'amour à Sarajevo,
qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j'ai imaginé que dans ce film
il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce
à Sarajevo. Ce seraient leurs aventures sur la route et les endroits où ils
seraient arrêtés en cours de route. Et ils n'arriveraient pas jusque là-bas.
J'ai écrit ça. C'est la deuxième partie du film que vous allez voir. Un moment,
je croyais que ça ferait tout un film, mais ça ne faisait toujours que vingt
ou vingt-cinq minutes. Avec Canal + on avait un contrat pour un film d'une heure
vingt. Donc, en additionnant les deux, en prenant l'autre, en me disant : je
ferai une petite introduction, comme je le fais en ce moment, ensuite une petite
conclusion, eh bien ça fera le tout. A ce moment là je me suis dit : la conclusion,
ce sera Mozart. Puisque l'aventure, c'est le roman, c'est la morale, c'est la
philosophie. Quand j'étais en classe de philosophie, il n'y avait pas trente-six
trucs. Il y avait morale, psychologie et métaphysique... et logique. Eh bien
voilà, ce sera la deuxième partie. Ce sera un peu tout ça. La troisième, ce
sera le cinéma. La quatrième, ce sera la musique. Il manquait la première. Bon,
on va faire le théâtre. Et puisque ce sont des gens qui vont monter une pièce,
on va commencer. Et puis à ce moment il s'agissait de mettre un peu de cohérence
dans tout ça, de trouver quelqu'un. Avec un personnage, un metteur en scène
qui est le père de la jeune fille. Bref, c'est ce que vous verrez dans le film,
pour que ça se tienne assez, pour que ce soit un film en quatre parties. Enfin
voilà. Tout ça a pris trois ans, quatre jusqu'à aujourd'hui.
- A la différence de beaucoup d'autres cinéastes, vous
êtes compétent en littérature, en peinture, en musique (geste de dénégation
de J-L G). Est-ce que vous pourriez nous dire quelle place jouent ces arts par
rapport à votre démarche cinématographique ?
- Je crois que le cinéma... Ça m'a été naturel. Un peu au pied de la lettre,
quand on dit que le cinéma est un mélange des autres arts. C'est le septième.
Oui, il y a de tout. Il est très lié au réel. Etant lié au réel, il est lié
aux livres qu'on peut trouver dans une librairie. Il est lié aux tableaux, aux
tableaux qui représentent la nature ou d'autres choses. C'est un peu de tout.
Quand je me dis incompétent, non : je connais les livres, certains romans, j'ai
écouté certaines musiques, des trucs comme ça. Mais je ne me gêne pas : si j'ai
entendu trois notes de Beethoven, je vous dis : 'Je connais Beethoven'. Je connais
ce Beethoven là, ces trois notes. C'est tout.
- Et vous le mettez à contribution ?
- Souvent.
- Dans votre film, le cinéma c'est après la guerre. Est-ce
que ce ne serait pas mieux si c'était avant ?
- Non. Dans la construction du film la guerre vient au début. Elle vient d'une
manière théâtrale. Puisqu'il y a le metteur en scène du film dont on apprend,
dont on voit qu'il est le père de la jeune femme qui veut aller monter Musset
et demande l'aide de son cousin Jérôme pour l'accompagner, que le metteur en
scène joue une pièce qui s'appelle L'Espoir, que L'Espoir
est de Malraux, que lui, on apprend qu'il a été probablement un ancien militant
à l'époque, on ne sait pas trop, si vous voulez, et à un moment, quand il fait
un casting pour les acteurs, il cite une phrase, la phrase qu'on entend est
tirée de L'Espoir, et il la fait dire aux gens pour chercher un acteur
: 'La guerre, c'est simple : c'est faire rentrer un morceau de fer dans un morceau
de chair.' En fait, les acteurs il les coupe tout de suite. Les gens disent
: 'La guerre, c'est...' 'Non!' Il y a un peu d'ironie dans la façon dont je
passe les castings, mais enfin c'est ça. Donc ça commence au théâtre. La guerre
commence là, sous une forme stylisée qui est le théâtre, du reste.
Ensuite il y a non pas la guerre mais un épisode ou une atmosphère de guerre,
en tout cas. Je ne connais pas, mais j'imagine : voilà ce qui se passerait si
ça se passait comme ça. Et puis après, il y a la représentation. Et à un moment
donné le metteur en scène dit ce qui est une phrase de théâtre. Donc tout revient,
dans le film, toujours. Trois, quatre, cinq ou six fois. Je suis encore sidéré
de voir les échos sans arrêt entre choses. Le metteur en scène cite, on l'entend
qui dit une phrase qui vient d'Hofmannstahl. Je ne le dis pas, parce que ce
n'est pas important, mais Hofmannstahl est un auteur de théâtre et c'est une
phrase qui est mise en exergue d'une pièce que j'avais vue récemment. Donc vous
voyez, je fais mes trois notes de Beethoven : les trois actes d'Hofmannstahl
montés par Lassalle, L'Homme difficile, dont certains ont peut-être
vu le merveilleux spectacle. Et Hofmannstahl dit quelque chose à un moment donné
: 'La représentation nous console des difficultés de la vie, et la vie nous
console après de ce que la représentation n'est qu'une ombre'. Et le metteur
en scène cite ces deux choses là. Donc, je trouve, cette citation est une citation
théâtrale. Elle renvoie à l'aspect théâtral au début, bien que ce soit un metteur
en scène de cinéma. Donc il y a le monde, et ensuite il y a la représentation
du monde. Comme dit Schopenhauer, qui est un philosophe, et vous verrez qu'on
parle beaucoup de philosophie dans ce film, puisque l'héroïne, Camille, est
un prof de philosophie au chômage, et qu'on entend des choses de philosophie
qui viennent, pour ceux qui s'y connaissent, principalement de Levinas, d'Emmanuel
Levinas, et donc, à propos de monde et de représentation, mais là je faisais
une digression, il y a un livre fameux de Schopenhauer qui s'appelle Le Monde
et sa représentation.
Donc tout ça se tient, avance cahin-caha, comme ça, d'une partie à l'autre.
Donc la guerre me semblait devoir être après le théâtre, mais elle est, on dit
aussi en français, le théâtre des opérations. Les officiers de l'armée parlent
du théâtre des opérations. Donc, par rapport à votre question, ça devait être
comme ça. La représentation vient après, le monde vient avant. Mais le monde,
comme disait notre ami Shakespeare, est un vaste théâtre."
- Est-ce qu'il y a une problématique dans ce film et comment
pourrait-elle être résumée ?
- Non, mais il y a certains mots que je ne connais pas. Ça veut dire quoi ?
Est-ce qu'il y a un sens ? Je dirais qu'il y a le sens qui va en tout cas dans
le film... Je ne sais pas si c'est un sens qui a du sens, mais c'est un sens
qui va du théâtre au monde et ensuite à la représentation du monde ; et que
la musique absout, bénit tout ça. Est-ce que ça a un sens, je ne sais pas. Je
dirais que c'est une histoire, mais c'est une histoire qui est de l'Histoire.
C'est un morceau. Ce sont moins des personnages que des figures. Ce n'est pas
très psychologique, et je ne suis pas fort. Je trouve que c'est difficile. Dostoïevski
a réussi la psychologie, si vous voulez, et puis après, il a réussi tellement
bien que ça devient... La psychologie de l'Idiot est tellement réussie que l'idiot
devient beaucoup plus qu'un personnage. Il devient une figure presque. Et donc
là j'ai sous-titré le film. Vous le verrez : il y a deux cartons qui viennent
à un moment au générique, au début c'est : For ever Mozart. Et on voit
après : Trente-six personnages en quête d'histoire. 'Trente-six' et
'en quête' pour rappeler Six personnages en quête d'auteur, bien sûr,
mais je préférais mettre 'en quête d'histoire' pour qu'il y ait un sentiment
d'histoire, au sens pas seulement narratif, anecdote, mais en quête d'Histoire
historique aussi puisque dans ce film, vous verrez, ils parlent de l'Europe.
Le metteur en scène tourne un film. Il est engagé, ça commence comme ça le film,
par un producteur, un vieux producteur du genre de ceux que j'ai encore connus,
qui étaient des espèces de vieux voyous un peu poétiques, un peu... Ce n'étaient
pas des avocats, comme aujourd'hui, ou des fonctionnaires... C'était, je ne
sais pas très bien ce que c'était. Et donc là le metteur en scène est engagé
pour tourner un film qui s'appelle Le Boléro fatal. Vous verrez, il
dit : 'L'histoire, je m'en fous. Tout ce que je veux, c'est que...', je ne m'en
souviens plus, ah oui, 'c'est un collège pour Solange qui est ma fille, et qu'il
y ait un casino pas loin', vous le verrez au casino, 'et qu'à la fin du film
la fille meure dans un volcan, dans un cyclone, et puis que ça s'appelle Le
Boléro fatal. Voilà, c'est le genre de producteur comme il y en a eu à
Hollywood, comme il y en a eu en France, et dont on a connu les derniers.
- Je n'ai pas pu voir For ever Mozart, mais dans
JLG/JLG vous dites : 'J'habite dans le langage; je ne sais pas me taire'.
Quelle place vous accordez-vous dans les films où c'est vous qui parlez, comme
dans JLG/JLG, et dans ceux où ce sont les autres qui parlent ? Est-ce
que c'est toujours Godard qui parle ?
- C'est pareil. A un moment on a le metteur en scène qui dit à sa fille : 'Je
ne suis...', c'est une phrase de Pessoa aussi, 'Je ne suis que la scène vivante
où passent divers acteurs et diverses pièces', voilà. Eh bien, je suis cette
scène vivante. Chacun de vous, vous l'êtes d'une certaine façon chez vous. Ceux
avec qui vous vivez le sont aussi. Bon, sur un film c'est beaucoup plus net.
Le capitaine d'un navire l'est. Le matelot l'est. Le metteur en scène l'est
plus qu'un autre. Les autres se prennent pour les acteurs, les personnages,
et ils dirigent moins. Ils sont dirigés... Bref, donc je dirais que c'est les
deux. On est dans le langage....
Par rapport à ce que disait Pierrot tout à l'heure (NDLR : référence à une intervention
de Frédéric Pierrot à propos des rapports entre les acteurs du film et le réalisateur),
effectivement on parle trop peu des choses qu'on fait. Si on était une équipe
de football on aurait pris 12-0 contre n'importe qui tout en disant : 'On marque
plein de buts'. Mais dans les arts on peut dire : 'On marque plein de buts'
ou : 'Je saute dix mètres cinquante en hauteur', et puis, si vous avez une grande
gueule ou si vous êtes riche ou si vous êtes une vedette, on vous croit. En
plus on sait que c'est faux. On voit bien que c'est faux. Mais on vous croit.
Schwarzenegger vous dit : 'Terminator, c'est extraordinaire', vous le croyez.
Vous savez bien que c'est faux, mais vous le croyez quand même, et moi aussi
des fois. Donc il faut faire d'autres genres de films, où on ne croit pas forcément,
où on demande à voir; ensuite vous jugez.... Mais par rapport au fait qu'on
ne se parlait pas beaucoup, c'est vrai qu'il y a deux endroits où ça gêne. Un
où c'est léger, on ne le voit pas. Un où maintenant je l'ai vu. Je l'ai vu uniquement
en parlant avec un journaliste qui m'en faisait la remarque. Parce qu'il parlait,
et puis en deux secondes, le fait qu'on parlait, j'ai vu. J'aurais bien aimé
le voir avant avec la personne qui jouait. C'est avec l'acteur, qui est metteur
en scène, du reste, qui est Harry Cleven, qui avait joué le rôle de Dieu, si
on peut dire, dans Hélas pour moi, et qui a joué aussi le rôle de l'ami
de Marie Bunel dans Lou n'a pas dit non d'Anne-Marie Mieville, que
vous avez peut-être vu, qui est un metteur en scène belge. Bon je l'avais engagé
pour faire ce qui s'appelle le grand écrivain ou l'intellectuel par rapport
à la séquence sur Sarajevo. En fait on n'en a pas parlé, parce que ce que je
voulais faire, c'est la voix de l'intellectuel. ce qui fait qu'on n'en a pas
parlé. J'ai oublié. Et puis un jour, lorsqu'il a fallu tourner les scènes, j'ai
vu un acteur devant moi. Et puis comme je voyais quelqu'un devant moi, en plus
qui n'avait pas une bonne voix, eh bien je n'ai plus vu la voix, j'ai oublié.
J'ai tourné avec quelqu'un qui était là en lui disant : 'fais ci, fais ça, dis
ça', comme les autres. Et du coup, il ne se détachait plus dans les scènes.
Vous le verrez, vous le comprendrez. Des fois parce que ce qui se passe là est
plus intéressant que ce que je vous annonce. Vous vérifierez après vous-même,
dans les scènes que vous verrez, d'hôtel, où on le voit qui dit deux, trois
choses et qui se dispute un peu avec un ministre qui représente, lui, plutôt
le gouvernement, la politique, la rhétorique. Alors que lui, j'aurais dû le
faire entendre, simplement, aussi bête que ça. Ne pas le faire voir, ou le faire
juste passer dans le champ. Et puis on se demandait... Mais on l'entend. Car
c'est ça, bon ou mauvais, la voix de l'intellectuel, celle de Zola. Celles qu'il
y a eu en beaucoup plus faibles sur Sarajevo. Celles qu'il y a eu à l'époque
de Sartre, de Camus, à l'époque de la guerre d'Algérie. On l'aurait... bon,
je ne sais pas si ç'aurait été mieux, mais ç'aurait été plus juste, car c'était
simplement la voix. L'intellectuel n'est pas un personnage comme, vous allez
le voir, la maman de Camille, qui demande où sont ses enfants, ou le ministre.
Voilà, et c'est venu uniquement un jour en parlant dans un entretien avec un
journaliste des Inrockuptibles, du journal Les Inrockuptibles, qui
me disait : 'L'intellectuel là, qu'est-ce que vous en pensez?' Et puis tout
à coup je me suis dit : 'Oh merde, la scène est ratée. J'y pense maintenant'.
Mais uniquement parce qu'il m'en parlait, parce qu'il m'en parlait comme ça.
Et avec l'acteur on n'en avait pas parlé".
- La chasse à l'intellectuel est ouverte actuellement.
Vous sentez-vous gibier politiquement ?
- Ah bon. Qui chasse ?
- Oh, c'est dans plusieurs journaux, Art Press de ce mois....La
chasse aux intellectuels est ouverte...
- Dans le cinéma on est moins intellectuel qu'ailleurs, aussi. On marche beaucoup,
on porte beaucoup de choses. Etre metteur en scène, c'est un travail extrêmement
physique, sur n'importe quel film, sauf de Sica qui très vite s'est mis à dormir.
Mais c'est pour ça qu'il y a peu de metteurs en scène qui font des films au-delà
de soixante-dix/soixante-quinze ans, parce que physiquement c'est très éprouvant.
Manoel de Oliveira est un cas exceptionnel, et du reste maintenant il fait aussi
des films plus en intérieur, ou des choses.... Au bout d'un moment on ne peut
pas. Sinon, si on est un metteur en scène responsable, consciencieux, on passe
son temps... on fait, je ne sais pas, probablement vingt kilomètres par jour,
chaque jour pendant un tournage, même si c'est sur de petites distances.
- Les dernières images de votre film sont optimistes quant
à l'avenir de l'humanité, je pense. Par contre celles qui concernent l'avenir
du cinéma sont assez tristes.
- Mais je ne trouve pas. Enfin je ne comprends pas. Vous verrez vous-même dans
le film..... Ce qu'on voit du cinéma, ce sont, je le disais, les actes fondateurs,
les actes comme on dit les Actes des Apôtres. Les actes principaux du cinéma,
c'est quoi? C'est trouver des extérieurs, enfin un décor. Ensuite c'est chercher
de l'argent, et puis décider comment le dépenser, et puis c'est engager des
acteurs, et puis ensuite l'acteur doit exprimer quelque chose ou traduire un
sentiment, et puis ensuite (on passe sur les péripéties techniques qui ne sont
que de la technique) il faut sortir le film. Je ne sais pas très bien ce que
ça veut dire, mais il faut l'expédier, le sortir. 'Qu'il sorte d'ici, celui-là!'
C'est ça que j'ai essayé de filmer, comme de brèves et un peu solennelles chansons
de geste. Une sorte de résumé. Une sorte de figure. Comme des icônes. Surtout
pas le tournage d'un film. Ça n'a rien à voir. Encore qu'on le voit. Mais l'actrice,
vous le verrez, on ne lui demande qu'une seule chose. Elle a une phrase à dire.
Et là vous voyez le phénomène dit de récurrence, où tout se répète, puisqu'elle
redit la phrase que dit Camille à son père au départ quand elle dit : 'Je suis
au chômage. En ces heures lentes et vides, il me vient une tristesse, etc, etc,...'
Et l'actrice le dit et n'y arrive pas, et comme ça le metteur en scène lui dit
juste : 'On va simplifier, mademoiselle. C'est simple, vous allez juste dire
oui. Voilà'. Elle dit : 'Oui, monsieur', et il dit : 'Parfait!' Et à ce moment
là l'assistant dit : 'Mais ça ne tournait pas, monsieur'. ' Ça ne fait rien,
on a le temps'. Et il recommence. Et là ça va jusqu'à six cents fois. Moi je
voulais aussi faire sentir que c'était un travail. Elle dit oui, lui dit non.
Six cents, sept cents, huit cents fois. Et Bresson a travaillé comme ça. Et
je me souvenais d'une scène d'un film de Chaplin, Les Lumières de la ville.
J'ai lu un livre de Kevin Brownlow sur Chaplin, qui racontait ce qui s'était
passé. Et Chaplin a tourné ce qui est un record absolu dans le cinéma, je crois
: neuf cent trente-deux prises pour la scène où Charlot vient offrir une rose
à Virginia Cherrill et s'aperçoit qu'elle est aveugle. Il a recommencé neuf
cents fois. On le voit sur le clap. Neuf cent trente-deux, neuf cent trente-quatre,
j'exagère peut-être un peu mais pas beaucoup. Mais ça a duré trois ans, et il
a changé trois fois d'actrice. Comme il était riche, il a recommencé trois fois
le film. Alors, je voulais rendre compte que le cinéma avait cette grandeur,
cette folie, ce charme.
Et après ça finit très bien, puisque l'actrice s'en va, elle en a marre, elle
veut mourir, et puis une assistante qui est là, non, la petite amie de l'assistant,
il a chaque fois une petite amie différente au bras, il y en a une qui essaye
d'aider l'actrice et qui lui dira : 'Ça va aller maintenant. Essayez donc encore
une fois'. Elle dit : 'Oui', et puis à ce moment on entend : 'Coupez moteur.
très bon. C'est tout ce qu'il fallait'. Et l'actrice sourit. Donc le sourire,
ça finit bien en général.
- Comment voyez-vous le cinéma européen dans les prochaines
générations ?
- Oh, je n'en ai pas la moindre idée. Et quand j'entends les mots 'cinéma européen',
ça me fait un malaise, car dans mon adolescence ou mon enfance, je m'en suis
aperçu après, mais ceux qui étaient, qui disaient 'le cinéma européen', c'étaient
les Allemands, pas les bons Allemands. Le seul ciné, il y a des choses de l'histoire
du cinéma qu'on ne sait pas, que moi j'ai étudiées un peu d'une autre façon,
le seul cinéma qui ait lutté contre l'Amérique, c'est le cinéma nazi, qui était
mauvais. Mais c'est le seul qui ait voulu faire un cinéma européen contre l'emprise
du cinéma américain qui était déjà très forte à l'époque. Le seul concurrent,
lorsqu'il y a eu le cinéma parlant, de la firme américaine RCA, c'était la Tobis
Klang Film. La moitié des films que vous voyez, que vous projetez, vous verrez
soit Tobis Klang Film, soit RCA. On oublie que tous les films français de 1930
jusqu'à la déclaration de guerre en 1939 étaient en grande majorité co-produits
ou même produits par la UFA. Quai des brumes devait se faire à Berlin.
Si ça n'avait pas été l'histoire d'un déserteur, et que l'Allemagne n'avait
pas envie de faire des films de déserteur à ce moment là, le film aurait été
tourné à Berlin. C'est à Berlin que Michèle Morgan est tombée amoureuse de Jean
Gabin, avant que Goebbels ne demande que le film se passe ailleurs. Donc quand
j'entends 'cinéma européen' ici aujourd'hui, je ne sais pas très bien ce que
ça veut dire, et pour moi ça n'existe pas. Je crois aux cinémas nationaux. Il
n'y en a pas trente-six. Il y a eu quatre grands cinémas ou trois dans le monde.
Il y a eu un grand cinéma italien à un moment donné. Il y a eu un grand cinéma
russe à un moment donné. Un grand cinéma allemand à un moment donné. Il n'y
a pas eu de grand cinéma français, mais il y a eu tellement de grands cinéastes
français qu'on a fini par croire qu'il y avait un grand cinéma français. Et
puis il y a eu le cinéma américain. Mais il n'y a pas de cinéma japonais, il
y a des films japonais, des films japonais admirables. Il n'y a pas de cinéma
suédois, il y a des films suédois admirables, de Stiller à Bergman. Alors ce
que j'appelle cinéma au sens où les fonctionnaires d'aujourd'hui appellent le
cinéma européen, c'est un cinéma qui représente une nation, où une région qui
s'intitule nation se reconnaît. Les Anglais ne se sont jamais reconnus dans
le cinéma anglais. Les Américains oui. Les Français aussi chez tous leurs cinéastes.
Les Allemands se sont reconnus à un moment donné après la guerre dans le cinéma
allemand. Les Russes se sont reconnus à un moment donné, pas avant 1917, après
1917. Avant il y avait des films russes. Il y en a eu de très beaux avant Eisenstein,
mais Les Russes ne se reconnaissaient pas. C'est après Eisenstein, Vertov, où
à un moment donné la façon de voir le monde, c'était le cinéma. Ce n'était pas
la peinture. Ce n'était pas le roman. Ce n'était pas la musique. Ça a été la
musique à un moment. Il y a eu ça dans la musique, on peut dire. Il y a de la
musique allemande. Il n'y a pas de musique anglaise, il y a des musiciens anglais.
Il y a une peinture italienne. Il n'y a pas de peinture allemande, il y a de
grands peintres allemands. Grünewald est un immense peintre allemand, Dürer
aussi. Il n'y a pas de peinture allemande. Par contre, il y a une peinture italienne.
Il y a une peinture espagnole. Il n'y a pas de peinture belge. Ça fait rigoler
si on dit : 'C'est un grand peintre belge'. Par contre, si on dit : 'C'est un
grand peintre hollandais', ça ne fait pas rigoler. C'est ce que j'entends par
cinéma, si vous voulez. Il y a eu un grand cinéma italien à un moment donné,
et je me suis demandé pourquoi. J'ai étudié. C'est tout de suite après la guerre.
J'ai su pourquoi il n'y avait pas eu de film de résistance dans toute l'Europe
sous les Allemands, de cinéma de résistance. Il y a eu des films. Il y en a
eu après la guerre. Mais un film vraiment au sens de 'cinéma', ça a été Rome,
ville ouverte. Alors que les Français n'ont fait que des films sur les prisonniers,
les Polonais ont fait des films sur les martyrs, les Américains ont fait des
films de propagande, les Russes ont fait des films de martyrs : des communistes
torturés par la Gestapo ou des choses comme ça (il y en a eu des beaux, mais
il n'y a pas eu une idée neuve du cinéma, comme il y avait eu en 1917 au moment
où, du reste, la Russie essayait à sa façon de voir le monde d'une manière différente
et où le cinéma représentait cette façon de voir le monde). Les multiples cinéastes
français dont je vous parlais ont montré ce qui fait la grandeur de la France
par la multiplicité absolument incroyable des points de vue, par la diversité,
la critique, les choses comme ça, le refus de l'uniformité, des films complètement
différents : Guitry différent de Renoir, Pagnol différent de Duvivier, etc...
pas tous pareils, comme ils essayaient de faire à Hollywood. Et puis il y a
eu les Italiens. Les Italiens ont été un pays, tel que je le raconte dans mon
Histoire(s) du cinéma, qui a trahi deux fois. Ils se sont alliés avec
les Allemands. Ils les ont trahis. Ensuite ils ne savaient plus où ils en étaient.
Ils n'avaient plus d'identité. Ils ne savaient plus ce que c'était. Et puis
il y a eu un film qui tout à coup leur a redonné une identité, où ils se sont
tous reconnus et où tout le monde surtout a reconnu l'Italie. C'était Rome,
ville ouverte. Un pauvre petit film fait en vitesse, enfin moins fait en
vitesse et pauvre qu'on dit, mais quand même c'est bon pour la légende, et qui
a eu un succès énorme. Et tout le monde a reconnu l'Italie, cette merveilleuse
Italie, simplement parce qu'il y avait un curé et une fille des rues qui tombaient
sous les balles, et puis un homme torturé. Mais c'était aussi une nouvelle façon
de faire du cinéma. Hollywood ne faisait pas cela. C'est ce qu'on a appelé le
néoréalisme, mais qui était une nouvelle façon, comme Goya était une nouvelle
façon. Et puis ensuite, vous savez ce qu'il en est advenu de tout ça. Donc quand
on dit : 'cinéma européen', je pense que c'est la mort, mais enfin c'est la
conclusion car il est déjà mort. Comme disait Chateaubriand : 'Quand il y a
eu la révolution, les rois étaient déjà morts. La révolution n'a fait que signer
l'acte de décès'. Eh bien le cinéma européen signe l'acte de décès de ce cinéma
dont je viens de vous parler. Qu'il y ait des cinéastes, oui. Ce que sera le
cinéma européen...! Ecoutez dans ce film les phrases que Bernanos dit à sa fille,
enfin que dit Vicky Vitalis citant Bernanos. Moi je vous dis que c'est de Bernanos,
on ne le dit pas dans le film, mais il le dit à sa fille. Il parle de l'Europe.
Il le disait en 1946. Je trouve que ce sont des phrases qui peuvent tout à fait
être dites aujourd'hui. Voilà. Je vous remercie et je vous souhaite une bonne
projection."
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